No Fake Science

Soline Roy

Je suis journaliste, adjointe au rédacteur en chef du service sciences et médecine et responsable du Figaro Santé (4 pages paraissant dans le quotidien du lundi).

Je n’ai pas de formation scientifique, j’ai fait une licence de lettres puis une école de journalisme, et je suis entrée au Figaro en tant que secrétaire de rédaction (relecture d’articles, mise en page, choix de photos, titraille…). Les sujets scientifiques m’intéressaient, mais au départ je ne me destinais pas du tout au journalisme scientifique. Une chose en entraînant une autre, j’ai commencé à écrire des critiques de livres pour Le Figaro Santé, puis en 2013 j’ai eu l’opportunité d’intégrer le service sciences et médecine.

Quant à mes domaines de prédilections, je dirais… tous ! J’aime bien la neurologie, la microbiologie, mais aussi l’archéologie ou le comportement animal, et plein d’autres choses encore. C’est très éclectique. En fait je pense que n’importe quel sujet, pour peu qu’on s’y plonge, est passionnant ; et j’adore cet instant où ça fait « plop » dans la tête parce que l’on vient de comprendre un truc complexe ! C’est un formidable avantage de ce métier : les sujets traités sont tellement divers, qu’il est illusoire de se spécialiser dans un micro-domaine lorsque l’on travaille dans un média généraliste. Tous les jours, on apprend et on découvre de nouvelles choses.

Médias

Quels sont les organes de presse de référence en science pour les journalistes ? Comment ces organes sont-ils utilisés ?

Les publications scientifiques que tout le monde connaît, type Nature, Science, le BMJ, etc., et d’autres plus spécialisées selon le domaine. Il existe une agence de presse, nommée Eurekalert et créée par l’American association for the advancement of science, qui nous donne accès sous embargo aux publications à venir dans les principaux journaux scientifiques. Pubmed, bien-sûr. Twitter et les autres sites ou journaux grand public, français ou non, sont aussi une source d’information et d’idées, ainsi que les organismes de recherches ou les chercheurs eux-mêmes, qui nous signalent les papiers susceptibles de nous intéresser. Et puis il y a les questions que l’on se pose au détour d’une actu, d’une conversation, d’un bouquin… Le journaliste est toujours un peu à l’affût et passe son temps à se dire « tiens, ça ferait un bon sujet, ça… ».

Une fois que nous avons repéré un sujet, nous lisons la ou les publications scientifiques, et interviewons des chercheurs spécialistes du domaine pour recueillir leur avis et expertise. Parfois, il s’agit d’un reportage (visite d’un chantier archéologique, d’un laboratoire, etc.). Puis il s’agit de raconter tout cela en trouvant le bon équilibre : ne pas trahir la complexité du sujet, en le rendant accessible au lecteur non spécialiste, le tout dans un espace et un temps contraints…

Quelles sont les contraintes qui impactent négativement la production d’articles de presse sur des sujets scientifiques ?

Principalement, le temps. Je travaille dans un quotidien, parfois nous devons dans la journée (voire moins) écrire un papier sur un sujet que nous ne maîtrisons pas forcément au départ. Il faut savoir travailler vite sans sacrifier la qualité, et trouver les bons interlocuteurs… en espérant qu’ils seront disponibles dans nos délais ultra serrés ! Quand on travaille dans un quotidien, on apprend à développer une espèce d’hyper concentration qui fait que, sous la pression du temps, on est capable de travailler très vite ; la contrepartie est que parfois, quelques jours plus tard… on n’a plus beaucoup de souvenirs de ce qu’on a appris et écrit !

Au vu de l’importance prise par les réseaux sociaux, ces derniers pourraient-ils devenir des lieux pour parler d’information rapidement afin de laisser le temps aux autres support (radio, papier, télévision) pour approfondir le sujet ?

Non, je ne pense pas. Nos lecteurs ne sont pas forcément sur les réseaux sociaux, et même s’ils y sont encore faudrait-il qu’ils suivent la bonne personne parlant du bon sujet au bon moment. C’est d’abord cela, notre métier : sélectionner une information qui a du sens, qui peut intéresser nos lecteurs, et la leur rendre accessible. Et ce n’est pas parce qu’une info a déjà été traitée dans Le Monde, au JT ou sur Twitter, qu’elle n’a plus sa place dans Le Figaro (et inversement).

En règle générale, comment les réseaux sociaux ont-ils changé la nature du travail journalistique ?

En matière de réseau social je n’utilise que Twitter, et très exceptionnellement je consulte une page Facebook. Twitter permet d’avoir accès très facilement à des chercheurs, ils attirent notre attention sur un sujet, l’expliquent, etc… On voit aussi émerger des polémiques, ou tout au moins des désaccords, dont nous n’aurions pas forcément connaissance en n’ayant que des interlocuteurs « officiels ». Bien sûr cela a son revers, il faut se méfier des pseudos lanceurs d’alerte qui sont parfois plus convaincants que véritablement sérieux. Et c’est un miroir grossissant : certains sujets peuvent sembler prendre toute la place alors que dans la vraie vie, personne n’en a entendu parler ! Mais en réalité la vraie révolution pour le journaliste ça n’est pas tel ou tel réseau social, c’est Internet qui regorge d’infos et de contacts pour peu que l’on sache les chercher (et les trier).

Y a-t-il une raison précise derrière le fait que très peu de journalistes scientifiques sourcent leurs articles (lien vers le/les articles scientifiques associés) ? De même l’intégration des données principales (graphes et tableau) serait-elle un courant à amplifier ?

On essaye de mettre les liens vers les publications scientifiques sur la version internet des articles. Sur le papier, ça n’est pas possible car la référence complète prendrait beaucoup trop de place pour peu d’intérêt (je ne crois pas que beaucoup de lecteurs vont aller lire la publication scientifique, en anglais qui plus est…), aux dépens de précisions dans l’article lui-même. Nous citons en revanche le nom de la revue, et généralement celui du ou des principaux auteurs. C’est la même chose pour les graphs et tableaux présentés dans les revues scientifiques : pour un œil néophyte, c’est généralement moche et pas clair du tout. Il nous arrive de faire une infographie avec les données de l’article, mais ça n’est pas systématique car souvent ces infos n’ont d’intérêt que pour des spécialistes, qui n’ont de toutes façons pas besoin de nous pour décrypter le sujet ni pour avoir accès à la publication source !

Le Métier de Journalisme scientifique

Pourriez-vous définir rapidement ce qu’est le journalisme scientifique et quelles sont ses spécificités par rapport aux autres types de journalisme ? Quels sont les autres acteurs de la vulgarisation scientifique ?

C’est un journalisme parmi d’autres, qui utilise les mêmes outils et les mêmes « trucs » ; à une nuance près cependant : il existe en science un consensus (de plus ou moins bonne qualité), une « vérité » (fût-elle provisoire), et nous ne sommes pas supposés donner la parole à toutes les opinions comme pourra le faire par exemple un journaliste politique. C’est parfois évident (personne ne s’offusque que l’on n’interroge pas de platiste pour un article sur l’espace), parfois moins (je pense par exemple à la question de l’efficacité de l’homéopathie). Autre différence avec d’autres types de journalisme : lorsque l’on parle de science, et plus encore de médecine, un scoop, à priori c’est louche, car les découvertes se font rarement d’un coup d’un seul et si percée révolutionnaire il y a la communauté scientifique sera a priori au courant bien avant nous.

La production d’articles à caractère scientifique est-elle systématiquement confiée à des journalistes scientifiques, comme dans le cas du Figaro Science ? Si non, pensez-vous que cela puisse-t-être un problème ?

Non, pas nécessairement, et même au Figaro ça n’est pas toujours le cas : nous avons aussi recours à des pigistes ou correspondants généralistes, et des papiers sont écrits par des journalistes d’autres services. J’aurais bien de la peine à considérer que c’est un problème, étant donné que je n’ai moi-même aucune formation scientifique. Il faut simplement garder à l’esprit les 2 ou 3 particularités évoquées à la question précédente. Et surtout, ne pas hésiter à dire aux chercheurs : « Je n’y connais rien, expliquez-moi. » En général ils le prennent bien, ils ont bien conscience d’être spécialistes d’un domaine très précis. Et de toutes façon, ça ne veut pas dire grand-chose « être scientifique » : je ne suis pas certaine qu’un doctorat de biologie vous rende très expert en astronomie ou en archéologie…

Comment a été vécu l’enchaînement des évènements à la suite de la publication de la tribune des 124 ?

Au début je n’y ai pas assisté depuis l’intérieur du journal, car j’étais absente du journal à l’époque de la publication de la tribune. J’ai vu passer un tweet d’@Ascl_Pios évoquant l’idée de publier une tribune sur ce qu’il n’appelait pas encore les « Fakemeds ». J’ai illico contacté mon collègue qui s’occupait alors du Figaro Santé pour lui demander si ça l’intéressait, puis @Ascl_Pios, que je ne connaissais pas, pour lui dire que nous aimerions publier ce type de texte.

Après la publication, c’est vite parti et j’ai été sacrément impressionnée par la façon dont les auteurs de la tribune ont géré les sollicitations médiatiques, puis très surprise que le soufflé ne retombe pas alors que d’autres actualités auraient volontiers pris la place ! Cette histoire est une série à rebondissements, la façon dont les choses se sont enchaînées est vraiment étonnante. C’était assez inattendu, car ça n’était pas la première fois qu’une prise de position ferme était exprimée sur l’homéopathie et le débat n’avait pourtant jamais été aussi loin à ma connaissance. J’espère qu’un jour un sociologue se penchera sur toute cette histoire pour décrypter les raisons qui ont fait que cette tribune, une parmi d’autres, a eu un tel écho. Je ne suis pas compétente pour analyser tout ce qui s’est passé dans cette affaire, mais j’imagine que beaucoup de gens ne jugeaient pas l’enjeu suffisamment important pour se « mouiller » les premiers, mais n’en pensaient pas moins ; certains ont sauté sur l’occasion pour s’associer au débat, d’autres ont été obligés de se positionner clairement.

Quelles ont été vos positions à la suite de la réaction des homéopathes en France (plaintes, etc) et est-ce que la publication de la tribune a été quelque chose de potentiellement dangereux pour votre poste de journaliste ou est-ce que la rédaction vous soutenait face à tout ceci ?

La réaction des homéopathes m’a d’abord… interloquée ! La tribune, son style sans ambiguïté ont sûrement aidé à son « succès ». Mais les plaintes déposées par les homéopathes ont aussi beaucoup joué en leur défaveur, d’une part vis-à-vis de l’image que cela a donné d’eux, mais aussi parce que cela a remobilisé les auteurs de la tribune. Ils ont refusé de faire profil bas, eux et d’autres se sont mis à fouiller le sujet très en profondeur et à mettre au jour des choses assez sidérantes. Je pense que beaucoup de gens, et de journalistes en particulier (à commencer par moi !), qui ne s’étaient jamais intéressés de très près aux principes et à l’histoire de l’homéopathie, ont découvert un monde qu’ils ne soupçonnaient pas.

Quant à moi, non, à aucun moment je ne me suis sentie en danger ni n’ai reçu la moindre pression à ce sujet.

Quelles ont été vos raisons de soutenir ce genre de tribune et de prendre position en quelque sorte contre les Fakemeds et la plupart des pseudosciences ?

Cela fait partie de notre travail ! Je pense que trop de journalistes scientifiques, ceux du Figaro inclus, ne s’intéressaient que très exceptionnellement à ces sujets parce que pour eux la chose était entendue, ça n’avait rien de scientifique, fermez le ban. Mais à la réflexion je pense que c’est une erreur, car c’est laisser le terrain à tous ceux qui, convaincus des bienfaits ou ayant intérêt au développement de telle ou telle « Fakemed », racontent n’importe quoi. Le public n’a pas toujours les connaissances nécessaires pour faire la part des choses, et pour voir clair dans des discours pseudo-scientifiques souvent très bien construits. Il faut donc que nous puissions décortiquer de façon très scientifique ce type de sujets, c’est important car c’est la vraie vie des gens, leur quotidien, et personne ne leur dit jamais ce qu’il en est véritablement. C’est notre responsabilité de journalistes, de porter ces débats sur la place publique et d’informer les gens le plus exactement possible, pour qu’ils puissent faire leurs choix en connaissance de cause. C’est d’ailleurs pour cela que nous avons créé dans Le Figaro Santé une rubrique de « vrai/faux », où l’on répond à des questions du style « les ondes sont-elles dangereuses? », « faut-il faire tester son microbiote ? » ou « la Lune a-t-elle une influence sur notre santé ? ». C’est peut-être moins prestigieux que d’écrire sur la dernière technique de génie génétique, mais c’est au moins aussi utile au lecteur…

En parlant de pseudoscience et de façon de traiter l’information scientifique, quel a été votre impression face à la tribune NoFakeScience qui a suivi l’impulsion donnée par les 124?

J’en ai suivi (d’un peu loin) la rédaction, puis la publication. Je trouve qu’il y avait dedans des idées intéressantes, d’autres avec lesquelles j’étais moins d’accord. Quand tant de personnes se réunissent pour signaler qu’il y a, selon eux, un problème dans la façon dont la science est traitée par les médias, on ne peut pas l’ignorer, il faut s’interroger. Mais la notion de « curateur scientifique » dans les rédactions notamment ne me semble pas une bonne idée ; elle est difficilement réalisable en pratique, mais surtout la liberté de la presse me semble être un principe trop important et fragile pour pouvoir transiger dessus. En revanche, la façon dont la connaissance scientifique se construit et les particularités du journalisme scientifique, devraient faire partie du tronc commun dans les écoles de journalisme. Quant au débat que ce type de tribune peut susciter, il est évidemment très intéressant… s’il est mené de façon sereine entre chercheurs et journalistes.

Combien de temps un journaliste doit-il compter en général pour la production d’un article? (En comptant le temps d’appropriation du sujet, vérification des sources…)

Impossible de répondre, c’est extrêmement variable. Il nous arrive de devoir écrire un article dans la journée, ou en deux heures, parfois nous avons plusieurs jours… Et tout cela est évidemment plus ou moins facile selon la complexité et la « profondeur » du sujet, ainsi que selon la disponibilité des spécialistes.

Que pensez-vous des journaux et magazines qui font appel à des scientifiques pour traiter l’actualité scientifique (ex. Pour la Science) ? Quelles sont les différences entre de tels journaux et le traitement de la science dans les journaux plus “classiques” ? Qu’apporte le journaliste scientifique en plus ou de différent dans le traitement de l’information ?

C’est un autre genre d’exercice, qui ne s’adresse pas au même public, et c’est bien que les deux existent. Le journaliste scientifique apporte, d’une part un regard critique, d’autre part il est censé savoir vulgariser pour se mettre à la hauteur du lecteur néophyte. Je dis « censé » parce qu’il y a aussi d’excellents vulgarisateurs chez les chercheurs, et de moins bons chez les journalistes ☺.

Méthode personnelle

Quelle stratégie mettez-vous en place pour éviter d’être victime de vos propres biais pendant une enquête ?

… m’en méfier ! Mais franchement je n’ai pas de « stratégie » définie, si ce n’est être à l’écoute de mes interlocuteurs et ne jamais perdre de vue le fait que je puisse être totalement à côté de la plaque. C’est parfois un peu acrobatique, mais c’est paradoxalement l’un des trucs que j’aime beaucoup dans mon métier : discuter avec un chercheur et réaliser que les choses ne sont pas du tout telles que je le pensais. C’est toujours une gymnastique intéressante, de savoir se remettre en cause.

Avez-vous souvent l’occasion d’interviewer ou de discuter professionnellement avec des chercheurs ?

Oui, au quotidien.

Comment savoir la “valeur” attribuée à une publication scientifique, et comment estimez-vous, à partir des publications ou autres, l’état d’une science à un moment donné ?

Sur un certain nombre de sujets nous avons un « background » personnel et nous en discutons entre nous, cela nous aide à percevoir l’intérêt. Et nous avons recours à des experts qui connaissent l’état de l’art et nous aident à décortiquer les publications scientifiques. Ceci dit, il m’est arrivé d’être très intéressée par une publication, d’appeler un chercheur ou un médecin, et qu’il me dise que l’étude n’était pas très bonne ou n’apportait pas grand-chose. C’est un luxe que nous avons encore au Figaro, de pouvoir (de temps en temps !) passer une demi-journée sur un sujet avant de tout mettre à la poubelle.

Quels conseils donneriez-vous pour aider ceux qui veulent promouvoir les sciences à mieux dialoguer avec les journalistes ?

Eh bien, je dirais être prêt à communiquer sur les résultats scientifiques, et prendre le temps de répondre aux journalistes, rapidement si possible car souvent nos contraintes de temps sont très fortes ! Je suis bien entendu consciente que les chercheurs ont parfois autre chose à faire… Mais 5-10 mn d’interview et/ou le contact d’un collègue compétent sur le sujet, c’est déjà très bien ! Sinon, il faut aussi accepter qu’un article de presse grand public ne sera jamais, par définition, aussi précis et rigoureux qu’une publication scientifique. D’une part car nous sommes contraints par la place disponible ; mais aussi parce qu’il faut faire des concessions pour que l’article soit, certes un petit peu moins exact, mais lisible par un néophyte. Le pari est gagné si le lecteur repart avec un petit bout de savoir en plus… et idéalement l’idée que la science, ça n’est pas forcément un incompréhensible pensum qui n’est pas fait pour eux !